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Débordements

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Débordements

 

L’orage avait éclaté, sans prévenir un peu avant dix sept heures. De ce fait, il avait écourté brutalement la pause goûter.  

La tablée s’était enfuie laissant tout en plant. Le thé et les deux cacaos chauds refroidissaient maintenant dans les bols. Des gâteaux entamés traînaient sur une assiette. Dans la salle d’eau ou elle s’était réfugiée, Sabrina  ronchonnait. -Mais pourquoi j’ai dis ça, pourquoi j’ai dis ça comme ça ? Cela ne me ressemble pas ! J’aurais pu y mettre les formes et le résultat n’en n’aurait été que meilleur ! Quelle  gourde tu fais ! Là pour le coup on ne peut pas dire que tu l’as jouée très fine !   Tu croyais quoi ? Tu espérais quoi en faisant cela ? Être soulagée ? ? Et bien c’est raté ! Tu es toujours dans le même état, voire pire, tu es dans une impasse ma pauvre !

La jeune femme s’en voulait maintenant d’avoir crié, d’avoir gesticulé comme une hystérique.

Elle  avait cracher son venin, elle s’était débarrassée de  tout ce qu’elle avait sur le cœur mais elle s’était trompée de cible.

Les enfants n’y sont pour rien dans tout ça. Elles n’y sont pour rien si ta vie ne ressemble pas à ce que tu attends !

            Grommelait –elle tout en finissant de plier son linge.

Dans la salle d’eau, elle avait ouvert le robinet du lavabo histoire de couvrir ses mots mais davantage encore pour masquer ses pleurs.

De grosses larmes coulaient le long de ses joues.  A l’abri des regards la jeune femme laissait aller sa peine.

Pour passer à autre chose elle se lancerait dans le grand ménage. La maison va briller du sol au plafond ! C’est sur et le nettoyage de printemps va être avancé cette année. A la poubelle tout ce que l’on garde en disant oh ça servira bien un jour, allez à bas le capitalisme, ah bas la société de l’avoir, de la consommation à tout va. Epurer tout ça, épurer son logis pour épurer son esprit.

De l’essentiel chez soi pour vivre enfin l’essentiel dans sa tête !

Plus Sabrina parlait plus elle s’enflammait. Plus les idées lui venaient plus ses phrases étaient courtes et scandées.

Elle avait déjà tenu ce discours il y a quelques années. Mais elle avait vingt ans. Et à s’entendre prononcer ces mots d’avant, la jeune femme se trouva un peu ridicule.

Mais à quoi bon se bercer de tant d’illusions ! Il y a le rêve, il y a ce que l’on aimerait faire et il y a la dure réalité, ma pauvre fille.

La dure réalité est la suivante et nul ne peux y échapper : manger,  dormir, travailler et surtout assurer un toit et un bien être à sa famille.

Et tout ça n’est pas compatible avec le dépouillement.

 Sabrina pliait et  repliait toujours le même torchon depuis cinq minutes. Elle s’avançait maintenant vers la corbeille de linge à repasser. Sous son pied : une flaque d’eau.

OH MERDE ! Mais ce n’est pas vrai !  Ce n’est pas possible ! Elle se précipita alors vers le lavabo afin d’en fermer le robinet. La vasque était pleine et déversait son contenu sur le sol de la salle d’eau.

Le loquet  de la bonde était tiré vers le haut   ce qui empêchait l’évacuation normale.

-pourquoi j’en suis là ? Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi moi ? Je suis trop compliquée, je cogite tout le temps  et ça me perdra

-et ou elle est cette fichue serpillière ?  La jeune femme   s’accroupissait devant le petit placard blanc, en ouvrait la porte de droite.  Sur l’étagère du bas, la dite serpillière n’y était pas.

-mais ça continue ! Pourquoi rien n’est jamais à sa place ?

Moi non plus je ne me sent pas à ma place soupirait-elle. La jeune femme se relevait   rapidement  en claquant la porte  du petit meuble. Une douleur intense la rassis immédiatement. Elle venait de se cogner la tempe sur le coin de la fenêtre  laissée ouverte comme d’habitude pour aérer  la pièce.

 Sabrina se tenait la tête. Sa main rougissait. Le sang coulait le long de ses doigts fins.

 Elle restait sonnée un moment, couchée au sol dans l’eau froide qui gagnait la porte d’entrée.

-          C’est sans doute là ma place ! pensait-elle. Au sol, ou sous la terre ! c’est ça qu’il faut que je comprenne à cet acharnement ? la vie pour moi se résume  à pas grand-chose si ce n’est des embuches. Je me vautre tous les trois mètres.

-          J’ai compris le message mais si je n’ai pas envie de te rejoindre maintenant, là tout de suite ? c’est mon droit ! j’ai encore du boulot !!  J’ai encore tant à faire !et puis ma serpillière je ne l’ai pas trouvée ! alors pas moi ! pas maintenant ! non pas maintenant !

Dans la pièce quelqu’un s’adressait à la jeune femme en ces termes.

 -écoutes moi bien !  , tu m’entends ?  Tu me vois ? Rentre toi ça dans le crâne, dans la vie il n'y a pas de problème, il n'y a que des solutions.

-oui, répondait  faiblement Sabrina.

-plus fort

-oui

-non plus fort encore, je veux que tu répètes après moi: pas de problème que des solutions.

-pas de problème que des solutions.

-mais non faut que ça sorte de tes tripes!arraches le de là le son, faut que tu y crois bon sang!

-laisses moi tranquille.  Arrête avec tes conneries de psychologie à la noix.

-ah c'est des trucs à la noix ? tu as du culot, je trouve ! Qui vient  toujours me chercher   lorsqu’elle  a un problème ?

Alors madame a peur de la pende cote ? Madame tremble devant l’échéance ? Mais madame sait sûrement que la peur n’évite pas le danger. Je le lui ai assez souvent répété non ?

Madame est anéantie  parce qu’elle s’est persuadée qu’elle va être de la prochaine revue ? Madame s’en prend à tout le monde parce qu’elle trouve cela injuste et ne décide plus rien ? Madame se voile la face et se crée des problèmes là ou il n’y en n’a pas ? Mais il faut un jour s’avouer les choses et les dépasser :

Je vais donc te remettre le facteur sur le vélo et l’église au centre du village ma chérie. Ton problème n’a rien à voir avec le capitalisme, la routine ou la fatigue du boulot. Ton problème n’a rien à voir non plus avec la difficulté que tu rencontres à reprendre tes études. Non le problème c’est ton passé que tu portes comme un boulet. En fait c’est même pire que ça, tu t’es approprié quelque chose qui ne t’appartient pas.   La maladie de papa c’était sa maladie et non la tienne, mon suicide c’était le mien et mon  choix pas le tien.  La fin de vie de Denis a été douloureuse mais c’est lui qui a géré tout ça. Au fait ? Pourquoi c’est moi et non eux que tu appelles ? Mais peu importe, tu dois retenir une seule chose de tout  ce que je te dis là: Ce n’est pas parce que papa est parti il y a  trente ans suite à son cancer  de la gorge, ce n’est pas parce que moi j’ai décidé d’en finir avec la vie il y a  vingt ans,  ce n’est pas parce que Denis   t’a quitté il y a dix ans à la même période   que ton tour est venu.

Il faut te secouer un peu, reprendre  tes esprits, et là je ne fait pas de mauvais jeu de mots promis, je te dit les choses telles que  je les sens. Tu as toutes les cartes en main pour décider de ta vie, tu peux si tu le veux reprendre tes études et  te concocter de magnifiques journées mais pour le moment ta trouille panique  te rend aveugle.

La preuve, ta serpillière est là, bien rangée mais non sur l’étagère du bas mais juste  un rayon plus haut à gauche. C’est le dernier coup de main que je  te donne.

             Puisque la manière douce ne fonctionne pas avec toi, Puisqu’il faut te botter le cul une bonne fois pour toute, je vais te parler sèchement, tu ne trouveras pas plus directe que moi :

Je t’aime de tout mon cœur mais je ne veux plus que tu penses à moi, je ne veux plus que tu m’appelles à chaque pentecôte, je ne viendrais plus.

            Donc c'est bon maintenant    je déclare que la chose  est acquise : tu prend tes soucis sous le bras et tu vois là bas le truc allongé en métal ?  Mais si regardes bien celui qui est accroché à la porte. Tu sais on appelle cela une poignée. Doucement  tu l’abaisses  et tu  la tires à toi.  Après ça, et bien ma foi je ne peux pas te dire mieux : tu te casses vite fait bien fait !

Oh pardon non j’oubliais : tu es ici chez toi c’est moi qui m’en vais à jamais.

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