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Très cher à mon coeur

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Très cher à mon coeur

 

Cher à mon cœur, 

             Il y a tant de choses que je n’ai pu te dire, tant de choses  que je n’ai jamais confié à personne et qui pourtant font partie de  moi, de ma vie au jour le jour.

Dans ma tête, lorsque je travaille, dans mes songes lorsque je dors, à chaque minute de mon existence tu es présent.

Je me souviens des moments passés ensemble dans notre jeune temps, et des sottises que nous avons pu dire lorsque pour la première fois notre cœur battait pour tel ou tel  inconnu.

Je me souviens de nos confidences toujours pudiques mais si touchantes, le rouge aux joues.

Les études t’ont fait partir loin de moi. Tu t’épanouissais  chaque jour un peu plus. Tu rayonnais dans l’apprentissage de ta passion, l’histoire.

Que tu étais beau  et volontaire mon ami lorsque tu revêtais pour m’expliquer une époque ou un événement l’habit d’un petit bourgeois ou  celui d’un maréchal de l’armée française !

Moi je restais admirative à chacune de tes visites à la maison. Elles étaient rares et de courtes durées mais j’en savourais chaque minute mettant de coté  toute activité. Mes amis mes projets, mes sorties tout était  reporté ou carrément annulé. Je ne t’en disais rien. Je ne voulais pas que tu me sermonne, que tu me dises qu’il ne fallait pas  changer mon emploi du temps  rien que pour toi.

J’espérai quand même en silence que tu t’en doutais et que tu appréciais mes choix de passer tout mon temps avec toi. J’espérais que tu recherchais ma compagnie autant que moi la tienne. Pour que mon espoir reste entier, pour ne pas l’écorner et me  blesser j’évitais de te questionner à ce sujet.

Je t’accueillais en gare, je guettais ton wagon, je scrutais les fenêtres des compartiments afin d’apercevoir ton doux visage souriant.

Comment faisais-tu pour avoir l’air si classe vêtu simplement d’un jean et d’une chemise blanche ? Lorsque le temps l’exigeait tu rajoutais une parka noire. Je te l’empreintais dès que je pouvais afin de porter sur moi ton odeur. Je prétextais avoir froid, très froid. Tu me tendais alors ta parka. Tu la tenais ouverte dans mon dos et m’aidais à l’enfiler.

Je te trouvais attentionné dans ce petit geste. Parfois je crevais de chaud dans le vêtement prêté mais je m’en fichais, je remontais le col très haut jusque vers mon nez pour m’imprégner de toi.

J’étais timide et toi expansif.

J’étais émue à  t’entendre parler et toi tu étais locasse.

J’ai souvent jalousé ta passion, tes amis ou même tout simplement tes connaissances.

Durant tes visites je buvais tes paroles j’étais heureuse et triste à la fois.

Je me demandais pourquoi et comment tu pouvais être si gai, comment tu pouvais continuer à profiter de la vie sans moi à tes cotés. Pourquoi  moi je manquais de souffle lorsque tu n’étais pas là .Toi au contraire tu semblais prendre de larges bouffés d’air loin de moi.  Lorsque nous avions deux jours devant nous je me demenais pour te gâter, te donner envie de rester. J’aurais voulu t’enchaîner te garder à jamais, t’enchaîner avec des chaînes invisibles et douces celles de l’amour réciproque.

Je n’ai jamais rien eu à te reprocher, ni à toi ni à personne d’ailleurs. Tu étais   toujours attentionné, prévenant en toute circonstance que ce soit au restaurant ou nous allions de temps en temps, au cinéma ou au musée.

Et les soirs de tes départs pour la grande ville, je pleurais. Je pleurais sur moi et sur mon incapacité à te dire ce que je ressentais.  De toute façon il me semblait que cela transpirait au travers de tous les pores de ma peau. Malgré ma volonté de toujours camoufler mon amour, il fallait être aveugle  pour ne rien remarquer. D’ailleurs j’accusais les regards assassins de Maman, ceux de tes amis de passage  qui trouvaient que je t’accaparais trop. Ils me dévisageaient souvent, me charriaient beaucoup lorsque je me faisais belle pour te plaire. Te souviens-tu lorsqu’ils m’appelaient la glue ? Tu leur disais de me ficher la paix et cela suffisait à les faire taire. J’aimais lorsque tu prenais  ainsi ma défense. Tu l’as toujours fait sans que cela n’ai l’air de te peser.

Il y a des gens sur terre, comme toi, pour qui tout semble simple et naturel. J’aurais aimé en faire autant pour toi mon très cher et tendre. Mais moi je fais partie des faibles pour qui tout n’est qu’effort et lutte.

J’avais besoin de toi et de tes yeux sur moi en permanence, de ton souffle chaud et réconfortant sur ma vie, et lorsque je ne pouvais en jouir parce que la vie t’emportait  à des centaines de kilomètres, je souffrais tant.

 

 

Est-ce que cela aurait changé quelque chose entre nous si j’avais parlé ? Est-ce que tu m’aurais regardée différemment si je t’avais ouvert mon cœur il y a  dix ou vingt ans de cela ?

J’avais peur de tout casser entre nous, la tendresse et  la connivence sont des trésors lorsque l’on sait ne rien pouvoir obtenir de plus. Ce sont des bijoux inestimables Je ne pouvais prendre le risque de les voir se désintégrer en une fraction de seconde.

Je gardais donc mon secret, le seul d’ailleurs qu’il n’y aie jamais eu entre nous. Il est de taille je te l’accorde A la veille de ma mort je devais tout avouer.

Je ne voudrais pas que tu gardes au fond de toi  le sentiment que je n’ai pas été franche.

Je voudrais au contraire que tu aie pour moi à la minute ou je fermerai les yeux sur la vie, le sentiment que j’ai été heureuse et que je me suis nourri de ce secret tant et si bien que mes heures, parfois longues et  douloureuse du fait de mes séjours en clinique, n’avaient qu’une seule trame indestructible, celle de nos liens.

Je n’ai plus souhaité que tu viennes me voir depuis dix ans, depuis que mon corps lutte contre la maladie. Je te disais que je préférais affronter cela seule, que c’était une histoire entre moi et moi et que j’en sortirai victorieuse.  La véritable raison  était  tout autre, je ne voulais pas que tu assistes à ma déchéance physique. C’était ainsi, une coquetterie de femme qui exigeait de moi cet énorme sacrifice : ne plus te voir ou te toucher. Le téléphone remplaçait tes visites. Ta voix me portais si haut que l’équipe médicale  devinait tout de suite lorsque nous nous étions parlés. J’emporte avec moi l’image de tes fossettes creusées un peu plus lorsque tu me voyais apparaître sur le quai de la gare. Je t’offre mon secret non pour qu’il te pèse et qu’il te ralentisse mais pour qu’il t’apporte la certitude que mon cœur a vibré si fort dans l’ombre de ta gaîté et que cela à suffit à mon bonheur.

Ne t’encombre pas du jugement des autres, restes toi-même, mon frère tant chéri. Tu es fort et l’inceste ne t’a pas salie.

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