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La tour des martyrs

Arrêter la nouvelle :

La tour des martyrs

 

« Il faisait nuit et un grand silence régnait sans partage, elle releva la tête contemplant à travers la pluie la Tour des Martyrs qui la surplombait. »

     A la lecture de ces deux phrases, Carole restait perplexe: quelques images naissaient en elle mais  aucune idée: la seule qui lui traversa l'esprit, quelques instants plus tard, fut celle –ci:

"Aide toi le ciel t'aidera."

Carole décida donc sur le champ de se mettre en situation au pied de la tour.

     Dans la nuit et le silence, le nez pointé vers le ciel, la jeune femme restait là immobile et debout. Elle respirait calmement mettant son corps et son esprit tout entier à la disposition du lieu et de l'instant. Elle humait l'air ambiant à la recherche de l'inspiration.

Mais pas n'importe quelle inspiration! Elle  la voulait géniale, originale  et évidente, elle  voulait  cette inspiration fabuleuse, celle qui lui ferait gagner ce concours de nouvelles. Le défi l'intéressait beaucoup.

Mais qu'allait elle  bien pouvoir coucher sur le papier qui pourrait susciter l’attention du jury ?

      La pluie mouillait ses longs cheveux noirs et de grosses gouttes  perlaient en leurs pointes finissant de plaquer sur sa peau chaude le chemisier de dentelle blanche. Carole savourait cet instant de calme. La chaleur étouffante de cette nuit d'été, cette lourdeur  accablante d'avant l'orage l'avait empêchée de dormir.

Collée à ses  mollets  sa chienne, un beau  et brave labrador couleur sable cherchait un refuge, un endroit au sec pour engouffrer sa truffe. Elle ne trouva pour ce faire que les replis  volantés de la jupe de sa maîtresse. Le museau ainsi à l'abri de la pluie, l'animal réclamait des caresses. La jeune femme s'amusa  de la scène, taquina la bête qui remuait maintenant allègrement la queue.

      Soudain le tonnerre gronda, l'éclair zébra le ciel illuminant la tour comme en plein jour. Dans la déflagration époustouflante, Carole restait figée:elle n'avait pas peur seule dans la nuit, elle n'avait pas froid sous la pluie, elle  admirait le spectacle. Quelle tristesse sous ses yeux et pourtant quelle beauté!

Un éclair, un tonnerre, et en une fraction de seconde toute la violence d'un condamné à mort qu'on jette du sommet de la tour lui  sautait au visage. Les meurtrières  sombres et mystérieuses semblaient lui transmettre  la voix du temps passé.

     Croquer  de son fusain cette sensation étrange  que les pierres ont une âme, Carole se le promettait dès qu'elle pourrait apporter sa planche à dessin...

Elle se rappela  alors son professeur d'histoire, lui qui la malmenait bien souvent parce qu'elle bavardait... "Votre carnet mademoiselle Erollier! Si l'histoire de votre région vous intéresse  si peu, vous viendrez après les cours ou bien un mercredi potasser votre manuel.

 

"Qu’il était loin de temps des bancs de l’école !

     A trente cinq ans, Carole menait promptement sa vie d'expert comptable dans une petite imprimerie de la région. Mignonne et joviale elle était pourtant toujours célibataire.  Elle vivait seule avec sa chienne,  petite mémère à son chien chien en quelque sorte...

Suffisamment imprégnée des lieux à son goût, la jeune femme décida de rebrousser chemin.

 

"Quand le vieux côtoie  le moderne, quand l’ancien se marie avec  le progrès c'est fabuleux.  Songea elle tout en regagnant le parking adjacent. Une gare routière des commerces, des voies de circulations avec tout ce que ça implique  de praticité mais aussi de pollution, et là derrière tu te rend compte ma petite Carole, ces marches d'escaliers qui menaient  à l'ancien couvent Sainte-Marie.  Ces marches qui semblent mener  aujourd'hui au ciel! C'est  fabuleux, oui fabuleux il n’y a pas d’autre mot.

Et quand tu penses que là à deux pas dans tel ou telle grande surface il y a un ascenseur pour changer de niveau. Les bonnes sœurs n'en n'auraient sûrement pas voulu  dans leur enceinte de ce machin clos  même si dans leur confessionnal elles …"

"Vous pouvez pas regarder ou vous allez??"

Carole aperçut alors, assis en tailleur juste à coté d’une poubelle grise, un homme. Brun, mal rasé, le regard triste et vide il tenait entre ses mains un carton. Sur cette pancarte  elle pouvait lire clairement : "j'ai faim, aidez moi SVP".

"Désolée monsieur je ne vous avais pas vu" s'excusa la jeune femme très gênée.

"J'ai l'habitude, Dans ce pays  ceux qui font du bruit ont des chances d'être entendu, les autres sont invisibles, je fais parti des autres! On n'a pas le choix, parler fort ou cogner dur y a plus que ça pour exister dans  ce monde! Escroc et filou voilà ce qu'il faut devenir pour surnager de nos jours sinon c'est la tasse et les bas fonds. Mais voilà mes parents m'ont élevé  comme il faut, trop honnête et trop timide pour rester dans le panier de crabes"

-"je ne peux pas vous laisser dire ça monsieur, vous ne pouvez mettre tout le monde dans le même sac!Vous permettez que je m'asseye  un moment avec vous?

-si vous ne craignez pas pour votre réputation, allez y!", Répondit l'homme.

Sur le bord du trottoir, à l'angle du parking quasi vide, Carole plaqua sa jupe contre ses fesses et s'installa  Sur le goudron mouillé. La position était inconfortable.

-"je vais vous paraître un peu nian nian sans doute mais tant pis: vous savez bien qu'après l'orage vient toujours le beau temps."

Elle parlait vite  déterminée à ne pas être interrompue.

-"je vais vous raconter  une histoire, je sais déjà ce que vous allez me rétorquer, qu'elle est trop philosophique, trop loin de la réalité. Mais j'en prends le risque car je sais que  chaque histoire, chaque légende à son but à atteindre. Je sais qu'elle fera son chemin dans votre esprit et que la prochaine fois que  nous nous verrons vous me direz que j'avais raison. Oh! Je ne dis pas tout ça  par orgueil, juste parce que je suis certaine d'avoir raison. Vous verrez je me trompe rarement."

Carole sentait très bien qu'elle commençait à s'emmêler les pinceaux. Elle aurait aimé être plus claire.

-"Une légende  court sur Annonay. Elle raconte la vie d'un ermite; vivant de pêche, se nourrissant des poissons de la deume, il priait Dieu tous les jours. Il le remerciait  si fortement chaque jour que le diable  en était vert de colère. Dans son courroux celui-ci  décida d'agir: il détruisit la retenue d'eau au bord de laquelle l'ermite passait des jours heureux, asséchant et épuisant le garde manger de notre ermite. Sous-alimenté, découragé, l'homme cessa de prier. Le diable était alors aux anges, si je  peux dire.

    Mais sur les terres  sèches se mirent  à pousser  de nombreuses plantes. Fertile, le sol donna de quoi se nourrir à l'ermite. Il descendit donc de son ermitage et se remit à louer Dieu."

"Ne pas s'arrêter là" pensa la jeune femme. "Allez jusqu'au bout de ma démonstration même si j'ai l'air de le barber, de lui faire la morale."

-"vous  avez été cet ermite sans doute lors de votre enfance et de votre jeunesse, vous avez  eu des déboires. Vous êtes dans cette période  de découragement. Mais tout comme l’Hermite, vous en sortirez.

     Si des portes se sont fermées derrière vous, pour je ne sais quelles raisons,  d'autres vont s'ouvrir devant vous, et si ce ne sont des portes se seront des fenêtres. Faites moi confiance, je le sais, je l'ai vécu.

La jeune femme se trouva nulle sur ce coup-là.:

-"Pourquoi maintenant! Pourquoi je n'assure pas! Mais bon sang! J'aurais du m'y prendre autrement! Dans quelle galère je me suis mise! Un coup d'épée dans l'eau voilà ce que j'ai fait" pensa t'elle. Si ça se trouve il ne m'a même pas écoutée, mais franchement à sa place j'aurais fait pareil."

-"c'est gentil ce que vous essayez de faire mais ce n’est pas la peine, on me l'a sorti cent fois ce discours. Je dois  vous avouer que jamais on ne m'avait fait le coup de l'ermite. Vous avez été originale, un bon point pour vous, mais ça va pas changer ma vie toute cette parlotte."

-" Je comprend, alors dans ce cas on se tait mais on agit, moi ce que je voudrais faire là c'est dessiner. Je vais chercher  mon matériel et je reviens. J'ai une idée: si j'y arrive je fais un croquis de vous et je l'inscrit au centre d'une aquarelle. J'ai votre permission?" Demanda t'elle en se relevant.

Le jour était maintenant bien  levé, l'agitation du petit matin commençait à se faire entendre.

     Carole remua ses jambes engourdies, se massa un peu les mollets.

-Ne restons pas là, venez je vous offre un café." Proposa la jeune femme.

Mais l'homme ne bougeait pas, n'acceptait  ni ne refusait la proposition, il restait silencieux, sans doute sur ses gardes, méfiant devant cette interlocutrice si bienveillante donc forcément suspecte.

-"Allez, laissez vous faire, et puis d'abord ce n'est pas moi qui vous ai abordé, si vous avez  eu envie de me parler c'est que vous  avez senti  que je suis  simple et abordable"

-"Non en fait vous alliez  me rentrer dedans, me marcher dessus. Si je n'avais rien dit, je vous aurais servi de paillasson pour vos  basket crottées de boue." Lança, impertinent, l'homme.

Carole instinctivement regarda ses pieds; Elle les trouva effectivement fort sales.

"Quel culot, il ne s'est pas vu lui" Cette pensée lui traversa l'esprit furtivement. Mais très vite  la jeune femme se ressaisit: "va t'en méchante Carole qui pense des choses si peu charitable, on ne veux pas de toi ici!"

-"Ben oui mes chaussures ont été dans la boue mais ma tête  est dans les nuages, l'un explique l'autre  et inversement!" dit elle en essayant de plaisanter.

Mais l'homme n'était pas disposé à se laisser entraîner sur la voie du "léger" ni ailleurs. Campé sur sa position, il  restait muet imposant à nouveau le silence.

-"bon je vous laisse alors,  au revoir monsieur. Pourrais je connaître au moins votre prénom?" demanda t'elle?

-"Thierry" bougonna l'homme.

-"A bientôt Thierry".

La jeune femme s'éloigna, décontenancée par cette rencontre.

 

     Sans un mot  elle fit grimper sa chienne sur la banquette arrière.  Elle s'assit au volant et tourna la clef de contact. Elle alluma  son autoradio, machinalement.

-" France bleu Drome Ardèche il est  huit heures moins le quart: rappel des titres de l'information qui seront développés dans notre journal de huit heures.

-"Allez ma cocotte! Ne nous laissons pas abattre la journée ne fait que commencer!".

-" se dit-elle  tout en effectuant sa  marche arrière.

 La radio diffusait   maintenant un air gai et entraînant: "quand je serai grand je s'rai Bee Gee!"

-"Oui on y crois! Lançait la jeune femme.-" Moi aussi je disais "quand je serai grande", et tu vois j'espère toujours, mais pour le moment je ne  dépasse pas les 1m56"

Un grand éclat de rire emplit l'habitacle.

     -L'horoscope  maintenant.

Par jeu,  Carole tendit l'oreille:

-"l'aspect planétaire du jour rend propice l'imagination et la création."

-"formidable! On n'en sais pas plus après qu'avant".

La jeune femme récapitula vite fait son programme de la matinée:

-" rentrer à la maison, se changer,, déguster un  bon petit déjeuner,  ensuite rassembler toutes les informations glanées pour le concours. Se lancer ensuite dans la rédaction de cette nouvelle.

 , La circulation dans les rues de la ville à cette heure matinale était encore  fluide; il ne fallut donc à Carole que quelques minutes pour rejoindre la rue de la République, à Davezieux, un village voisin et son petit nid douillet. Le portail  rouge ouvrait ses portes sur une courette bordée de pelouse. Dans la contre allée tout autour de la maisonnette De magnifiques rosiers pliaient sous le  poids des fleurs gorgées d'eau.  Des figuiers prenaient leurs aises,  dans le fond du jardin.

     La jeune femme  se gara le long du trottoir ,  fit descendre la chienne de la voiture puis  elle ouvrit son portail. L’animal se précipita dans la courette et fila  directement  s’asseoir devant la porte  d’entrée de la maison.

-"Toi aussi tu es contente de rentrer chez toi, hein ma bestiole?  Lança elle  tout en riant.     Dans la cuisine Carole chargea la machine à café puis gagna la salle d'eau. Là sur le porte serviette l'attendait un confortable pantalon en lin et une chemise homme  qui faisait trois fois sa taille.

-"Pour traîner à la maison et travailler c'est parfait.

Sur son tapis Saké dormait maintenant. Sa forte odeur de chien mouillé envahissait le hall mais que peut on y faire?

   Le grille-pain fit réchauffer les croissants, les rendant croustillants à souhait. Installée sur sa table de salon, Carole savoura son petit déjeuner. Puis elle donna un coup d'éponge sur la table afin d'ôter les nombreuses miettes. Puis  la jeune femme retourna dans la salle de bain: un brossage dentaire énergique et une remontée de cheveux en chignon la mirent  en condition de travail.

   Dans la chambre à coucher elle ouvrit son lit pour l’aérer, tapotta  ses coussins , leur redonna forme , puis chercha son  porte documents  dans son placard-caverne d'alibaba, s'il en est. Elle y dénicha  aussi quelques feuilles de papier Canson et  sa mallette à crayons. Carole  dut se mettre  sur la pointe des pieds  et  tendre le bras  pour  attraper , du bout des doigts , sur l’étagère du haut, le cahier à spirale dont elle avait besoin..

De retour dans le salon elle déposa le tout sur la table de bois. Elle décida d'organiser un peu son plan de travail: devant elle, elle ouvrit le cahier à spirale. Tout autour du cahier elle disposa, à droite les différents documents concernant les frères Montgolfier, tout en haut une pile de   vue aériennes de la région et enfin à gauche de nombreuses infos sur la famille Canson.

La jeune femme ne savait par quel bout commencer, elle attrapa un crayon à papier et nota en s'appliquant les deux  premières phrases imposées par le règlement du concours : "Il faisait nuit et un grand silence régnait sans partage. Elle releva la tête contemplant à travers la pluie la Tour des Martyrs qui la surplombait."

 Carole  reposa son crayon  et balaya du regard les différentes piles de documents. Elle devait faire un choix, elle ne pourrait parler de tout et en même temps tout l'intéressait: quel dilemme pour elle! S'il c'était agi d'un concours d'œuvres graphique elle aurait assuré elle en était persuadée:l'idée était toute trouvée: elle aurait fait un patchwork lequel aurait mêlé fusain pour la tour des martyres, aquarelle pour le pont Valgelas, collage de tissu pour une montgolfière. Peut-être y aurait elle ajouté un coin de peinture au sable pour avoir un rendu de grain pour la partie canson.

Farfelue, carole l'était certainement et le graphisme sous toutes ses formes  lui permettait de vivre pleinement ce coté là de sa personnalité.

     Mais là il s’agissait d’écrire une  nouvelle,  une dizaine de pages pour mettre en valeur Annonay et sa région. Tracassée, la jeune femme mâchouillait   l'extrémité de son crayon. Au bout d'une heure stérile en écriture, elle abdiqua. Elle nota simplement  ces quelques phrases. Trop  de contraintes dans ce règlement, une phrase de début, une phrase de fin tellement spéciale avec cette idée de purification! Que pouvait-on imaginer qui mériterait d’être purifier ? pourquoi  les organisateurs du concours avaient-ils verrouiller le texte de cette manière?

"C'est trop rageant, mais ce n’est pas grave parce que, par le biais de ce travail de recherche, j’aurais rencontré des gens intéressant, j'aurais appris beaucoup sur ma commune, le but de la jeune chambre de commerce est atteint mais moi je reste frustrée de n'avoir pas mené jusqu'au bout mon défi."

En bas de page elle ne put s'empêcher de croquer au fusain sa rencontre du matin.

Nerveusement elle arracha la feuille, pris le temps de la dater avant de la plier en quatre.

     Puis rapidement elle retourna dans la chambre et sur le meuble  de chevet ouvrit  un petit coffret .Dedans Carole y plaqua, bien au fond sous  une pile de courriers anciens , des lettres de ruptures pour tout dire, le carré de papier. Elle se ravisa, ressorti la feuille, et d'un coup de crayon appuyé rajouta:travail hors sujet, de plus inachevé, note: F- . Et elle signa du nom de son professeur d'histoire.

     La jeune femme rangea de nouveau la feuille tout au fond du coffret, par-dessus replaça la pile de courrier. Le couvercle  du coffret fut refermé, la penne de la serrure claqua sur la  gâche.

     Il ne lui restait plus qu’une chose à faire. Elle ferma sa maison et  se rendit, comme elle l'avait fait le matin même au pied de la tour des martyres. Thierry, Son SDF du matin n'y était plus. L’agitation bruyante de la ville l'incommodait maintenant. La jeune femme restait là un moment puis elle marcha.

     Elle s’appuya sur le muret en pierre qui dessinait le Pont Valgelas, posa le coffret et    l’ouvrit. Elle en examina une dernière fois le contenu, rabattit le couvercle,   tourna la clé et la livra aux tourmentes de la Deûme, comme si cela pourrait la purifier à jamais.

 

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Commentaires (11)
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