Il sort, il va prendre un verre avec ses amis. Il est sorti hier soir et avant-hier soir également. Il a du sommeil en retard, mais il tient à passer un moment avec ses collègues d’études. Elle ne sort pas, elle reste à l’appartement. Du travail l’attend, ce n’est pas énorme comme travail mais il ne faut pas qu’elle fasse comme avant, qu’elle s’y attelle à la dernière minute. Cette année, cela ne fonctionnerait pas, elle serait vite débordée. Elle fera donc, dès ce soir le plan de dissertation que lui demande l’école préparatoire.
Mais elle est triste, elle n’aime pas rester toute seule. L’appartement est nouveau pour elle. Tout est nouveau en fait : , l’appartement, l’école, la ville, la vie en couple. Ça fait peut-être un peu trop de choses nouvelles d’un coup. Elle lui demande de rester mais elle n’insiste pas. Elle est très amoureuse et sait qu’elle ne peutle limiter, le brider dans ses envies de sorties. Il lui répond que ce n’est que passager, que ses sorties quotidiennes avec ses amis ne dureront qu’un temps. Tandis qu’à ses côtés il passera toute sa vie. Il sort . Il est vingt et une heures. La porte claque derrière lui. Elle est triste. Le téléphone sonne .C’est sa mère. Elles discutent un moment. Ca lui change les idées. Puis elle se douche et s’attable pour travailler. Elle met en place son plan de dissertation.
Il rentre, il est vingt trois heures trente. Il est fatigué. Il ne voit presque rien dans la pièce. La lampe d’appoint sur le guéridon est allumée pourtant. Dans le fauteuil, elle est là, elle fait du crochet ou de la broderie. Il ne sait pas trop, il n’y connait rien. Il ne se doutait d’ailleurs même pas qu’elle savait manier l’aiguille. Il regarde son visage. Elle n’est pas coiffée comme d’habitude, ses cheveux sont remontés en chignon et ils sont gris sur les tempes. Les yeux sont étranges, plissées, ridés aussi comme le contour de sa bouche. Elle ne l’a pas entendu rentrer. Son crochet continue d’aller et venir d’avant en arrière sur le brin de fil beige. Il panique, se demande qui est cette femme qui ressemble à sa fiancée mais qui a au moins le triple de son âge. Il l’appelle. Mais elle ne répond pas . Il l’appelle une seconde fois plus fort. Elle lève son visage vers lui. Et d’une voix tremblotante lui demande simplement : -Alors, tu as gagné ou perdu ce soir ? Et tes amis ? Ils vont bien ? Sa voix n’est pas la même. Elle est plus grave, plus mure aussi. Il ne répond pas, laisse tomber sa parka sur le sol et se précipite dans la salle d’eau. Dans le miroir il découvre son visage. Il ouvre la bouche mais aucun son ne veut en sortir. Il est dans la stupeur.
Il est sorti, il a vécu. Elle est restée, elle a vécu également. Il afait comme il avait dit : il a passé toute sa vie à ses cotés, à ses cotés, pas avec elle. Elle aurait du insister, il aurait du rester. Ils regrettent.