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Les épines du coeur

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Les épines du coeur

    Il est encore tôt lorsque la jeune femme sort sur sa terrasse.

     La fraîcheur de l’aube naissante la fait frissonner. Se frottant les bras, elle  s’avance  dans le jardin , suit la petite allée et s’arrête devant le massif de roses . Elle  en saisit une, délicatement. Approche son visage pour l’humer .Son nez pénètre la fleur jusqu’au pistil. La rosée  qui perle sur les pétales  se dépose sur ses joues.
A cet instant la jeune femme a envie d’ouvrir les bras et d’enlacer le massif tout entier, de sentir dans sa chair la beauté de la fleur et la douleur de ses épines. Le yin et le yang, le beau et le laid, la médaille et son revers, la vérité et son injustice, l’ombre et la lumière... Elle s’abstient, pas assez folle pour passer ensuite
Rachel se redresse, contemple  encore un instant le massif  puis elle tord et rompu la tige de la rose rouge qu’elle n’a pas lâchée. Elle  en introduit l’extrémité dans sa boutonnière, la boutonnière de sa poche poitrine, celle du coté cœur. Elle tire ensuite dessus afin de bien la fixer.


             D’ordinaire, elle l’aurait accrochée dans ses cheveux, à la romantique, à la mode "fleur bleue", même avec une fleur rouge. Mais aujourd’hui c’est là qu’elle se doit d’être : sur son cœur comme une tache, une blessure énorme, éclose, épanouie, arrimée.

            Et si elle tire maintenant très fort sur la tige, la rose sera détruite,  Broyée car trop grosse pour passer au travers  de la boutonnière? Elle sera déchiquetée, les pétales se détacheront les uns des autres et à la place d’avoir une énorme douleur au cœur elle n’aura donc plus que des lambeaux de douleur. Il lui suffira alors de jeter au vent le reste de cette tache et d’en piétiner les morceaux retombés au sol.


       Elle suit de nouveau l’allée, contourne ainsi les buissons de chèvrefeuille, puis gagne le petit pont de bois, le même que dans la chanson de Duteil, exactement le même. Fait de rondins, moussu, il enjambe un  maigre filet d’eau. De l’autre coté du pont la végétation est plus abondante, plus étoffée. Des pieds de vigne courent le long de fils de fer, du raisin blancs et du noir aussi. Et là encore du sucré à croquer et des ronces enchevêtrées, vicieuses, accrocheuses, qui s’agrippent aux vêtements, les déchirent  au passage. 
Rachel évitera ce coin là pendant un moment.

            L’allée, bien dessinée d’avant le pont n’existe plus. Elle a fait place aux arbres fruitiers. Tous plie  sous le poids  des fruits  ronds et joufflus .Quelques mirabelliers se  cachent  même parmi les   pruniers. Rachel en démêle quelques tiges puis cueille quatre  jolies mirabelles. Elle  les enfourne toutes à la fois dans sa bouche.
Ce n’est pas dans son habitude de se baffrer comme ça, mais aujourd’hui elle est là pour tordre le cou aux habitudes.


     Et  pourquoi pas y aller franco puisque j’y suis ! Songe t’elle alors. Elle croque les fruits, en avalent la chair puis fait basculer  trois noyaux dans le coté gauche de sa bouche, en positionne un sur le devant de sa langue et souffle très fort. Le premier jet de noyau est minable. Le projectile retombe à seulement une cinquantaine de centimètres devant ses  pieds. Le second  ne va guère plus loin. Le plus réussi des envois est le quatrième parce qu’elle n’a alors plus aucun noyau à garder dans le côté de la bouche.  De ce fait elle a pu donner plus d’élan à ce dernier crachas. Elle gagne ainsi au moins cinquante centimètres.
-tu t’amuses bien ?

            Rachel sursaute et ce faisant crie. Sa voix est stridente dans le petit matin. Un brouhaha  de piou piou et des zip et des cracs montent des arbres. Les oiseaux, dérangés par le cri semblent gronder  la jeune femme ou bien avertir leurs congénères d’un danger imminent ?


Rachel aperçoit Thierry, tout sourire, tout fier d’avoir surpris son amie en plein laisser-aller.


    -ça ne va pas la tête !dit-elle. Tu veux ma mort ou quoi ? Je suis peut-être cardiaque et ça on ne le sais pas  encore.
    -je me suis régalé à te regarder, tu m’a épaté, mais je suis sur que je peux faire mieux, sans vouloir me venter. Rajoute-il en s’approchant de la jeune femme pour lui faire la bise.
   -si tu en parles à quelqu’un, je ne sais pas ce que je suis capable de te faire, tu m’entends ?


Il est grand, un mètre quatre vingt dix exactement  moustachu, clairsemé sur le dessus du crâne, mal rasé, musclé surtout au niveau des biceps. Non ce n’est pas ça il est musclé de partout, les mollets épais les biceps rebondis, les pectoraux sculptés. Il est impressionnant . Il impressionne  donc beaucoup Rachel qui elle est plutôt petite et menue.

            Ça dépend, tu te laisse faire aujourd’hui et je ne dirai rien ou bien tu es rétive à me suivre et là, je pense que je serai obligé de diffuser  largement la nouvelle. Lance t’il tout en se baissant pour embrasser la jeune femme.
Quand on pique comme ça, qu’on se pointe en terreur  de la route,  en tenue de motard, et qu’on fait du chantage à une jeune innocente comme moi on n’a pas de quoi être fier de soi mon cher. S’amuse t’elle. Ce disant elle l’attrape par le bout du nez et tire vers le bas. Il n’a d’autre choix que de suivre le mouvement inculqué. Ainsi courbé, d’une voix nasillarde forcément, ses narines sont comprimées, il abdique.


-ok ok, je me rend on fait comme tu veux. Mais  on fait quoi alors maintenant ? Je vais te lâcher mais tu promets, pas de représailles hein ? De toute façon je cours plus vite que toi. Aussitôt elle le lâche, met ses deux mains à plat sur son torse et le pousse fortement en arrière afin de mettre de la distance entre eux. Puis elle fait demi tour, et se met à courir en direction de la maison. Thierry  essaie de réagir promptement. Il pose en vitesse son casque au sol traverse en courant le   petit pont de bois, manque de glisser sur la mousse.
Tu ne vas pas t’en tirer comme ça ! Lance t’il en rigolant. Rachel a rejoint l’allée. Sur les gravillons elle entend derrière elle crisser les bottes du motard. Elle stoppe sa course devant le petit escalier, en gravit les  trois marches puis sur la terrasse s’installe dans son rocking chair. Thierry la rejoint .

             Tu es une vraie gamine. Dit il en tirant à lui une des chaises de jardin . IL va s’y asseoir, le dossier devant lui, à califourchon  comme à son habitude mais Rachel ne lui en laisse pas le temps.
 Hé ne poses pas tes fesses ! vas nous faire un petit café , allez !
-ben voyons, c’est ici chez toi et c’est moi qui doit tout faire .  Tout en parlant, Thierry reglisse la chaise sous la table, rentre dans la maison pour gagner la cuisine.

    Dans son rocking-chair, Rachel se balance doucement. Elle garde les yeux fermés et se concentre sur ses mantra. Elle sait qu’elle ne va pas s’en tirer comme ça, elle sait pourquoi Thierry est venue de si bonne heure. Elle sait que la plaisanterie, ne dure qu’un temps et qu’il va vouloir discuter, la faire parler, se confier. Elle ne pourra pas se défiler éternellement et faire la gamine indéfiniment. Il l’a connaît sur le bout des doigts. Il l’a beaucoup aimé et l’aime toujours mais en silence à présent.
Oh, hé, aih, ih, ah, oh, ih. Les vibrations montent de l’entrejambes jusqu’au sommet de son crâne. Rachel psalmodie ses voyelles  les faisant passer du graves aux aigÜes, pour elle-même, dans sa tête. Elle les répète, encore et encore Elle insiste sur la dernière, le ih, au dessus du crâne étant supposé libérer toutes les tensions. . Ses lèvres bougent un peu, mais le mouvement est très discret.
De retour sur la terrasse  avec un plateau, Thierry sert le café.  Il  remue même le sucre dans la tasse à Rachel et la lui tend.
Rachel s’en saisit, le remercie et commence à boire.
Personne ne dit mot durant de longues minutes puis Thierry se lance.


-Bon on  peut parler  sérieusement maintenant ?
Ça y est,  c’est maintenant, on y est ! Songe Rachel.
-De quoi veux tu qu’on parle Thierry ? demande t’elle.
-De ce qui ne va pas, de ce qui te fait ne pas répondre au téléphone depuis trois jours, de tes placards vides, de ta mine défaite, de tout ça quoi !
Pas toujours efficace les mantras  et la concentration ! Une larme coule sur la joue de la jeune femme, puis une autre.
-Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu es là ? Pourquoi tu ne me laisses pas dans  la merde où je me suis fourrée ? Pourquoi tu ne me dit pas,mais  je t’avais prévenue , je te l’avais dit que tu allais te casser la binette ?
 -Et toi, pourquoi tu veux penser à ma place ? Tu  n’essaierais pas de m’aider si c’était moi  dans le fond du trou ? Répond Thierry.
Je ne sais pas, franchement je ne  sais pas. J’ai appris qu’on  peut être capable du pire, du meilleur alors qu’on se croit sans cesse dans le vrai.
-Arrêtes de parler par métaphore Rachel et dis moi les choses, dis moi les simplement et tu verras cela te fera du bien.
 Rachel soupire, Un long soupir.
Les mots ne veulent pas sortir ou plutôt elle ne peut les laisser sortir. Les penser, c’est une chose, les  dire s’en est une  autre. Et comment les dire, surtout à son ancien amant  sans qu’il  ne pense que  peut-être, dans quelque temps, une fois le chagrin passé ils pourraient elle et lui …
-Pas maintenant  Thierry.
-Mais quand   alors ! Il reste calme, doux  mais déterminé à ne pas lâcher son rôle de confident.
-Tu veux que je fasse quoi ? Que je fasse comme si tout allait bien, comme si je ne savais pas que tu ne manges plus, que tu ne dors plus et que tu carbures à la caféÏne ?
-Dis moi simplement une chose, c’est toi ou lui qui a rompu ? Ça peut  peut-être m’aider à comprendre. Parce que c’et ça n’est ce pas ? Vous avez rompu, définitivement cette fois?  Demande t’il.
Le silence  s’impose comme seule réponse. Thierry  se lève alors, s’avance vers le rocking-chair  et s’accroupi  auprès de la jeune femme. Ils restent là, tous deux, silencieux, longtemps , comme deux amis qui se comprennent sans mots.


     Ils restent ainsi comme deux amis qui se comprennent sans mots.
 

 

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