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Le moulin

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Le moulin

     Au début de notre histoire, il y a Carole. Depuis quelques temps, la jeune femme souffre d’insomnies. En plein cœur de la nuit, elle est encore assise derrière son bureau. Devant elle, un cahier à spirales est ouvert. Sur la page de droite, elle s’étonne d’y voir dessiné un moulin. Elle ne se souvient absolument pas l’avoir croqué. Il n’est pas trop mal fait, assez ressemblant quoi que le bâtiment est ridiculement petit par rapport à l’énorme roue  à aubes qu’il supporte sur l’une de ses façades. La meunière est à l’intérieur. On aperçoit son visage dans un petit fenestron. Carole se lance alors dans une analyse rapide, une interprétation facile de ce dessin. Le grain à moudre, le pain, le cycle de la vie, l perpétuel recommencement, la vie, la mort. Tout y passe. Elle en conclue qu’on n’est pas grand-chose sur cette planète, à l’image de cette meunière si petite et de ce fait, ridicule au centre de cet énorme édifice. Carole décide de conserver ce dessin. Il ne finira dans la corbeille. De toute façon, elle est pleine la corbeille parce qu’il y a bien des jours qu’elle ne s’occupe plus de faire son ménage, ni quoi que ce soit d’autre ailleurs.  Carole voudrait tourner  la page, mais elle bloque. Le crayon à papier qu’elle avait  glissé au centre des spirales fait obstacle. Elle essaie d’en attraper en l’extrémité mais le crayon est trop enfoncé, comme une écharde de bois sous la peau. Une solution, il me faut une solution. . Elle saisit le cahier, le place à la verticale, tête en bas. Puis le secoue doucement tout d’abord, puis plus fortement parce que le crayon ne veut pas redescendre   de son logement.

         -Une solution, il me faut une autre solution. Elle entreprend alors de défaire deux ou trois enroulements de spirales. Elle y parvient au bout de cinq minutes, désincarcére le crayon puis reforme la spirale.

     -Et voilà, ni vu ni connu, enfin presque.  La vie c’est ça en fait. Plein de détails, des détails qui vous bloquent la roue du moulin ou l’enroulement de la spirale. La vie c’est con comme un crayon embobiné dans des  fil de fer avec deux ailes, une de chaque côté,  des ailes de papier qui ne demandent qu’à s’envoler. Mais le corps central est trop lourd pour décoller .Et si, par on ne sait quel hasard il parvient à prendre de l’altitude, les ailes se froissent, se vrillent. Et là,  c’est la dégringolade, pas de parachute. La vie vous débarque, sans scrupules, dans le fossé, abîmée, écorchée vive.

        Carole divague. Elle en est tout à fait consciente. -Et bien ma cocotte, si tu commences  ton écrit comme ça, tu vas miner le psychologue qui lira ce torchon. Il en a vu d’autres tu me diras. Mais quand même, il dira que tu es tordue. S’il dit ça, je lui dirai :-Non Docteur, moi  c’est Carole. Je suis douce, fine, amoureuse et malheureuse mais pas tordue. La jeune femme tourne la page de son cahier. Le croquis du moulin au recto fait apparaître au verso un tracé en relief. L’impression est différente.

       -ah non, ce dessin ne va pas me poursuivre indéfiniment. Se dit-elle. Elle attrape un papier buvard et le place dessus immédiatement. Un papier buvard à gauche pour absorber son chagrin, une page vierge à droite pour se vider le cœur et dans la main un crayon. Ne plus jamais lâcher le crayon.  

           -Carré, il faut être carré, méthodique, carré sans arrondir les angles. Calquer la vérité pour la coller bien à plat comme dans un herbier. Carré, calquer, coller, herbier, un nouveau mantra. Elle note maintenant.-Carole, tu as un mois devant toi, un mois pour te concentrer sur  ton sauvetage. Trente jours pour poser tes valises, tes lests et redevenir toi-même c'est-à-dire : mouton comme tout un chacun, métro boulot, dodo, mais surtout célibataire et fière de l’être. Trente jours pour remettre ta barque à flots et tenir seule tes rames sans effort,  sur un tirant d’eau paisible, sans surprise, monotone peut-être mais emballement du coeur. Finalement c’est tout aussi bien voire mieux, plus confortable en tout cas.Voilà, pour la version pessimiste de notre texte, l’histoire s’arrête ici.

     Mais pour ce qui est de la version optimiste, elle se poursuit ainsi :  A la fin de notre histoire, il y aura Carole. La jeune femme aura tourné sa page.   Il  lui faudra un peu plus d’un an pour refermer son cahier à spirales et  le ranger tout au fond d’un tiroir.Dans la lumière du petit matin ensoleillé, elle marchera, main dans la main avec son nouvel amour, le cœur palpitant de bonheur.    

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