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Une tranche de jambon pour midi | Une tranche de jambon pour midi |
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Arrêter la nouvelle : Une tranche de jambon pour midi Rachel aime beaucoup son jardin. Elle s’y promène ou y travaille. Et elle apprécie d’autant plus ces petits bonheurs éphémères que c’est elle qui s’en occupe. Tailler, à la bonne saison, ébourgeonner, au premier ou au deuxième bourgeon. Chacun a sa méthode, celle des anciens reste une valeur sure. Mais Rachel a son petit vieux à elle, celui qui la renseigne, la conseille en matière de jardinage. Il n’habite pas loin, à quelques rues de chez elle. Ils se sont rencontrés alors que la jeune femme rentrait à la maison.- Elles sont originale vos haie!avait il dit, souriant tout en admirant les rangs de pieds de tomates en fleurs qui ornaient le grillage de part et d’autre du portail. -ça vous plait ? Avait simplement demandé Rachel. Et dès lors, régulièrement Rachel avait rencontré son petit vieux devant son portail. Elle avait fini par l’inviter à faire le tour de son jardin. Dans ses yeux ridés, elle avait vu le plaisir d’un homme simple, simple et bavard, simple et seul.En appui sur sa canne en bois sculpté, il s’était assez vite confié. Un matin comme aujourd’hui, ils s’étaient installés au rez-de-chaussée dans le petit salon et la jeune femme lui avait proposé un café. -Plutôt un verre d’eau s’il vous plait. Et dans la pénombre de la pièce, il avait parlé, lentement, ne s’arrêtant que pour tremper ses lèvres dans son verre d’eau. Il le tenait à deux mains craignant sans doute d’en renverser. –-Il était encore robuste pour son âge, quatre vingt six ans ! Puis baissant la voix et les yeux, comme honteux d’avoir dit ce qu’il venait de dire, il avait repris. -Ma femme aurait eu quatre vingt deux ans le mois dernier, si le Bon Dieu ne l’avait pas rappelée. Vous vous rendez compte, cinquante ans de mariage. Nous avons passé un demi siècle côte à cote, ou plutôt, moi au champs, elle, aux tâches ménagères et aux enfants. Jamais une plainte, jamais un reproche… Pas beaucoup de mots entre nous en fait. Nous n’en n’avions pas le temps et pourtant, on se comprenait. Le vieil homme s’était arrêté de parler durant quelques secondes. Il avait posé son verre d’eau sur la table basse devant lui, avait tendu sa jambe droite afin de dégager l’ouverture de sa poche de pantalon et en avait sorti un grand mouchoir à carreaux. Il l’avait déplié, soigneusement et s’était essuyé la commissure des lèvres. Puis il avait repris. -Henriette avait préparé la soupe, comme chaque soir. Il n’était pas tard. On passait toujours à table à dix neuf heures. Tout était prêt dans la cocotte. Henriette était fatiguée ce soir là. Elle m’a dit qu’elle allait se reposer dix minutes en attendant l’heure de manger. Puis elle est allée dans notre chambre. Moi, j’ai fini de mettre la table dans la cuisine. J’ai tranché le gros pain, versé de l’eau fraîche dans son verre et dans le mien pour nos remèdes de vieux, un peu de cholestérol pour elle et un léger diabète pour moi. Dans la salle, la pendule a sonné l’heure pile puis le quart. Je patientais. Je me disais que si Henriette ne revenait pas, c’était qu’elle s’était assoupie un moment. Vers vingt heures, je décidais d’aller la chercher parce que je commençais à avoir faim. J’entrais dans notre chambre, elle était là, couchée sur le dos. Je remarquais qu’elle n’avait pas pris la peine d’enlever son tablier. Je l’appelais doucement en m’approchant du lit. Mais elle ne se réveillait pas. Je posais ma main sur son bras tout en l’appelant plus fort. Mais elle ne semblait pas m’entendre du tout et ne se réveillait toujours pas. J’avais compris, elle m’avait quitté. Elle est partie me laissant seul.Rachel ne sut quoi dire. Il y avait t-il seulement quelque chose à dire ? -Elle est partie dans son lit, dans son sommeil, sans souffrance. C’est une belle mort. N’importe quoi ! Il n’y a pas de belles morts. Il y a des morts moins moches que les autres c’est tout. La mort est horrible, pour ceux qui partent évidemment, mais surtout pour ceux qui restent. La jeune femme s’était contentée de quitter son fauteuil, de faire le tour de la table basse et d’aller s’asseoir à coté d’Albert. Il s’appelait Albert. Albert et Henriette, Henriette et Albert durant cinquante ans. Et maintenant seulement Albert.La jeune femme avait posé sa main doucement sur le bras du vieil homme pour ne pas le tirer trop rapidement de ses pensées parce que physiquement il était là dans la pièce avec elle mais mentalement, il était toujours auprès de sa femme à touiller la soupe, trancher le gros pain ou verser de l’eau fraîche pour les remèdes.Les deux voisins étaient restés muets durant de longues minutes. Albert avait fini par rompre le silence en demandant sa canne. Et se levant, il avait rajouté : -Bon, je dois vous laisser. L’épicerie va ouvrir, je vais chercher ma tranche de jambon pour midi. Tout droits réservés - copyright 2008 ©http://lepaginaire.o-n.fr Reproduction et modification interdites.
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