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Racontes-moi une histoire, papa

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Raconte-moi une histoire, papa !

 

 

  Ce soir Victor est un papa déçu. Pour une fois qu’il lisait une histoire à son petit garçon et qu’il y prenait du plaisir ! Et bien voilà ! Le résultat n’est pas au rendez-vous. On peut même dire que c’est tout à fait le contraire. Le petit Matt est dans sa chambre, mais il réclame sa maman à corps et à cris.

- Il est impossible ce gosse ! dit Victor tout en rejoignant sa femme dans la cuisine. Pour une fois que je lui raconte une histoire, il n’y a pas moyen, il ne veut pas dormir. Ecoute-le, il braille comme un bébé. On dirait pas qu’il a cinq ans. Il devrait quand même comprendre que quand l’histoire est finie, elle est finie, il faut dormir. Va t’en occuper, s’il te plait ! Moi je baisse les bras. J’en ai marre de l’entendre chouiner comme ça !

- Ok, ok, j'y vais ! Mais il ne fait pas ça quand c’est moi qui lui lis une histoire, répond Joëlle tout en lâchant son torchon à vaisselle.Sans plus tarder, elle grimpe les escaliers en colimaçon de la maisonnette et gagne la chambre de son petit garçon. L'enfant est en larmes, recroquevillé sous sa couette. La pièce est plongée dans l'obscurité. Au dehors, le vent souffle fort, pousse les nuages vers le sud en laissant apparaître de temps à autre un bout de lune. Lorsque l’enfant entend la porte s'ouvrir et grincer, il hurle de plus belle :

- Maman ! Maman !Il repousse énergiquement la couette à ses pieds, et se réfugie sous son lit, le plus près possible du mur.Joëlle allume immédiatement le plafonnier et a juste le temps de voir disparaître un petit pied sous le lit.

- Mon chéri, c'est moi, c'est maman. Mais qu'est ce qui se passe ? Pourquoi tu pleures ? Pourquoi tu te caches ? Allez, sors de là !

Se disant, elle s'avance dans la pièce, s’accroupit et se penche pour aider son petit à s'extraire de sa cachette. Doucement, elle tend la main pour l'attraper mais l'enfant n'est pas encore en confiance. Il se plaque davantage contre le mur et retient même sa respiration, parce qu’à cet instant il voudrait être invisible. Dans ses bras, il serre très fort son doudou. Il y enfouit son nez, à la recherche de réconfort. Joëlle s'assied sur le plancher. Elle n'a d'autre idée que de chanter à son enfant sa berceuse préférée : « Les petits nuages, dans le ciel s'en vont, ils s'en vont bien sages, en marchant de front. On croit voir paraître, des moutons joyeux, qui s'en iraient paître, dans le ciel tout bleu, bleu, bleu... » Joëlle chante de nombreuses fois ce petit air rassurant et Matt écoute longtemps. Lorsqu’elle s’interrompt, une petite voix dessous le lit dit : « Encore, maman ! »

- Viens tout contre moi maintenant, Matt. La maman et son petit restent ainsi. Elle chantonne. Lui, tétouille ardemment son doudou blotti dans  l’odeur et la chaleur maternelle. Une demi-heure plus tard, il s’endort, paisiblement. Amoureusement, elle le replace dans son lit, le recouvre et dépose sur sa joue un doux baiser. Son regard se pose alors sur la table de chevet. Un livre y est posé. Un frisson la parcourt de la tête aux pieds.

- Non, pas ça, pas lui ! se dit-elle. Elle sort de la pièce, referme sans bruit la porte, redescend les escaliers en colimaçon et se précipite vers son mari. Victor est là, confortablement installé dans son fauteuil. Il sirote une petite liqueur.

- Dis moi que tu n’as pas fait ça, Victor ! Dis moi que tu n’as pas lu cette histoire à notre enfant ! lance Joëlle très en colère. Et tout en criant, elle brandit le livre en direction de son époux. Sans doute se retient-elle de le lui jeter à la figure tant sa colère est grande.Victor est surpris, inquiet même parce que ce n’est pas dans le caractère de Joëlle de s’emporter si violemment.

- Mais… bredouille-t’il !- Mais quoi ? lui rétorque-t-elle. Et ce criant, elle laisse tomber sur la table basse, devant son époux, le livre qui manque de renverser le verre de liqueur. Puis elle  tourne les talons et quitte la pièce en faisant claquer derrière elle la porte. Victor ne comprend pas ; il n’a rien eu le temps de dire. Il attrape le livre, l’ouvre sur ses genoux à la première page et décide de le relire pour essayer de comprendre ce qui a pu déclencher la foudre de sa femme.  « Il était une fois, il y a fort longtemps, une petite fille qui s’appelait Suzonie, joli prénom qu’elle tenait de ses aïeux venus d’Extrême Orient. Dans son château isolé, lequel donnait des frissons juste à le regarder, la petite fille n’était pas heureuse. L’énorme bâtisse ressemblait davantage à une forteresse qu’à un château de princesse. Les portes, les fenêtres, toutes les issues avaient été barricadées ou renforcées par d’énormes chaînes.Pourquoi ?Tout simplement parce que, non loin de là, il y avait un cimetière. Un cimetière où les soirs de pleine lune, disait-on, d'étranges phénomènes se déroulaient.La rumeur parlait de tombes qui s’ouvraient et d'affreux squelettes qui étaient vêtus de haillons, c’est-à-dire de vêtements dont il ne restait plus que des lambeaux. Lorsqu’ils se levaient et qu’ils traversaient les petits bois et les jardins, leurs os cliquetaient dans le silence de la nuit étrange. Sévissait surtout un jeune homme, nous devrions dire le squelette d’un jeune homme, mort d’une maladie que les médecins n’avaient su enrayer.Il avait de grandes dents, le squelette long et maigre et le trou de ses yeux était noir et profond comme les ténèbres. En deux mots, il était effrayant.Les soirs de pleine lune, on l’entendait hurler. Il errait dans les oubliettes et les souterrains à la recherche de ses victimes. Le bruit courait que le jeune homme avait besoin de sang humain, de sang d’enfant de préférence, pour survivre dans l’entre-deux monde.Lorsqu’il en attrapait un, il l’assommait, le portait sur son dos jusqu’à son antre, au milieu des araignées, des rats et autres bestioles abominables. Là, commençait un petit rituel… Si les soirs de pleine lune, vous entendez des cris venus du fond des tombes, des gémissements, des soupirs portés par le vent, dans les hautes branches des arbres, ou des os qui s'entrechoquent, vous saurez que c’est lui,  l’abominable jeune homme dévoreur d’enfants. » La relecture de l’histoire s’achève. Victor referme le livre, se lève de son fauteuil,  et gagne la chambre à coucher. Du seuil de la pièce, il interpelle son épouse :

-          Ben quoi ? J'viens d'la r'lire ! Et alors ? Qu’est-ce qu'elle a mon histoire ? 

Tout droits réservés copyright 2008 ©http://lepaginaire.o-n.fr

Reproduction et modification interdites.

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Commentaires (2)
1. 22-12-2008 08:44
 
C'est une histoire joliment racontée avec une structure intéressante: début souriant puis problématique. 
Mais je trouve que le problème est un peu gros: j'imagine mal un vrai père raconter une telle histoire à un petit enfant, ou alors il lui manque un gros boulon. On aurait pu attendre ça plutôt d'un grand frère qui s'amuse à faire peur. Ca me laisse en panne de leçon morale, et j'en suis un peu frustré. Mais je ne sais pas comment l'histoire aurait pu être tournée autrement...
 
anonyme
2. 30-12-2008 18:18
 
Bonsoir anonyme, je suis d'accord avec toi l'idée du grand frère qui s'amuse à effrayer son petit frère auraiyt été plus crédible mais la chute moins évidente à trouver. Il était nettement plus drôle d'imaginer un gros niais de papa . Ce fut un régal d'écrire et d'enregistrer ce texte: du récit d'un quotidien familial, du chant, une histoire qui fait peur, et une chute rigolotte. je me suis beaucoup amusée à interprèter les dernières phrases.Merci en tout cas pour ce partage d'impression.
 
Le paginaire

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