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Le passé composé

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Le passé composé

 

(Ce texte est une fiction)

 

 

     Cela s’est passé il y a cinq ans. Depuis ce vingt deux octobre deux mille quatre, je ne vis plus parce que j’ai peur de tout, surtout de moi, de mon corps et de mes pensées.

    Ce soir là, je suis allée me coucher un peu plus tôt que d’habitude, vers vingt deux heures. De toute façon, j’avais fini de tourner, virer, ranger. Je n’avais plus rien à faire debout. Mon mari Mathieu était à l’étage. Il regardait la télé ou triait des papiers. Je ne sais pas trop. En fait, depuis quelque temps déjà entre lui et moi, la complicité des soirées en amoureux avait disparue.

     Je dormais donc profondément quand, une horrible douleur au ventre m’a arrachée du sommeil. Je me suis levée, je suis allée dans la salle d’eau pour m’asseoir sur les toilettes. La culotte sur les chevilles, les mains sur mon ventre, j’ai essayé de respirer calmement. Mais la douleur ne passait pas. Au contraire, elle était de plus en plus forte et irradiait jusque dans mes reins. Je pensais à des coliques néphrétiques. Je suis restée là, pliée en deux pendant une trentaine de minutes je crois. Là encore je ne sais pas trop. Le temps paraît long quand on souffre.

    Puis un filet long, chaud et visqueux a dégouliné de mon sexe. Alors là j’ai paniqué. J’ai mis mes mains entre mes jambes et j’y ai touché une masse dure et ovale. J’ai décidé de l’attraper, de la tirer pour la sortir de là pour que cesse enfin cette horrible douleur, quitte à me déchirer le bas-ventre.

    J’ai réussi, je l’ai sortie. Chancelante, je me suis assise par terre. Et dans mes bras, je tenais un bébé. Un bébé ? J’hallucinais ; Ce n’était pas possible ! Les femmes stériles ne peuvent pas avoir d’enfant ! Je devenais folle !

    Dégoulinante de sueur, de liquide amiotique et de sang je crois, je me suis levée. J’ai cherché une serviette de toilette. J’ai du couper le cordon. J’ai enveloppé le bébé. J’ai attrapé un sac plastique, un de ceux qu’on garde des magasins. Je sais c’est con. Et j’ai tout mis dedans.

     De la suite, j’ai tout oublié. Ma psy dit que j’ai tout enfoui à l’intérieur, bien profond dans mon inconscient.

    A l’hôpital, Mathieu m’a raconté sans pouvoir me regarder dans les yeux que j’étais sur le point de mettre le sac plastique à la poubelle dans la cuisine quand, il m’a rejointe, alerté par mes gémissements d’animal blessé.

    J’ai raconté tout ça au passé composé mais je n’arrive pas à composer avec le passé. Il s’appelle Thomas. Il a cinq ans. Et je ne sais pas si un jour j’aurai le courage de lui avouer dans quelles conditions il est né et à quoi il a réchappé.

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