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Sur la route

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                                             Sur la route  

       La route est prise très tôt, un peu avant l’aube. Le but est de franchir Lyon avant l’heure de grande circulation.

Martine est une jeune conductrice. Et en ce samedi premier août, elle regrette d’avoir passé son permis. Être obligée d’emmener toute sa petite famille jusque dans le midi, mais c’en est trop pour elle.

 

-Le train, finalement, ce n’était pas si mal ! On se laisse prendre en charge ; on ne s’occupe que d’être à l’heure sur le quai. C’est tranquille et pratique.

Elle aimerait bien ne pas s’inquiéter comme ça et se détendre. Mais comment faire autrement ? La veille, aux informations, que de mauvaises nouvelles,  que des accidents aux quatre coins de la France.

Martine est donc crispée,  son visage est tendu, fermé.

 

     Qu’a-t-elle fait en attendant l’heure du départ ? Et bien, elle s’est rongé les ongles jusqu’au sang. Ca lui fait mal maintenant. Mais c’est plus fort qu’elle. D’ailleurs, rien n’est jamais venu à bout de cette sale manie, ni les vernis au goût révulsif, ni l’envie d’avoir de jolies mains. Et ce n’est pas en ce jour de grande angoisse que cela va changer.

 

Donc en ce samedi matin, elle n’a rien pu avaler d’autre au petit déjeuner que ses cuticules et un verre d’eau. 

-Il va bien falloir gérer tout ça ! Se dit-elle : conduire pendant des heures, ne pas se perdre, rentrer sur l’autoroute sans gêner les autres véhicules, se glisser dans le flot des voitures au bon moment, puis prendre de la vitesse.

La théorie, elle la inquiéter. Pour ce qui est de l’expérience, elle en manque. Elle ne le sait que trop.

     Sur le siège passager, la mère regarde la route, droit devant. Elle est silencieuse. Sans doute songe-t-elle à la semaine qui vient de s’écouler.

Dans le salon, elle a pris soin de placer une grande malle métallique. Au fur et à mesure des lessives, elle y a rangé soigneusement, les affaires de chacun.

La nuit dernière avant d’aller dormir, elle en a vérifié le contenu.

-La trousse de toilette se placera là, au dernier moment, entre les draps de lit et les serviettes de bain.

Maintenant sa participation aux préparatifs du voyage est terminée et c’est tant mieux.

Dans sa main droite, laquelle repose sur ses genoux, elle tient son porte-monnaie. Elle en sortira l’argent au moment du péage.

 

     Sur la banquette arrière, pas un bruit. Tout le monde semble dormir. Chacun tente de finir sa nuit tranquillement.

Danielle s’est installée du mieux qu’elle a pu. Elle a roulé en boule son petit gilet, il lui sert de coussin. Mais il fait un peu froid dans l’habitacle à cette heure matinale. Et elle frissonne.

          Pour oublier l’inconfort, elle se concentre. Les yeux fermés, elle se récite les départements traversés. Mais elle abandonne très vite son petit jeu car elle est très mauvaise en géographie.

 -Et puis mince c’est les vacances après tout ! Ce n’est pas le moment de réviser. Le midi m’appelle, le midi me tend les bras. A moi la plage, le soleil et les glaces à l’italienne. Pour tout un mois, oublié le béton de la cité, oubliées les journées à se mourir d’ennui.

           Elle se souvient des trajets, du temps où elle était toute petite, avec papa qui conduisait.

          Personne n’échappait au terrible suppositoire du départ, ce suppositoire magique qui devait faire disparaître sensations de nausées et vomissement.

Elle se souvient aussi de cette phrase prononcée à intervalles réguliers dès les premières minutes du voyage : « On arrive bientôt ?»

A l’époque, elle ne comprenait pas pourquoi papa et maman rigolaient toujours à ces mots.

 

 

         Il en tient de la place le grand dadet assis derrière le siège passager. Claude mesure déjà un mètre soixante dix. Il n’a pourtant que quinze ans. C’est le plus jeune de la fratrie. Ses pieds, ses jambes, ses fesses, il ne sait où les caser. Ses genoux creusent le dossier du siège avant martelant ainsi de temps en temps le dos de sa mère.

-Mais comment faire autrement ? Se dit-il. Il faut prendre son mal en patience ! Et ça vaut le coup. Au bout de la route et des courbatures, les filles sont sûrement jolies.

 

           Ça roule bien aujourd’hui. La petite Renaud cinq blanche mange les kilomètres, doucement mais sûrement.

Et soudain, dans l’habitacle jusque là silencieux, un cri.

 Claude s’est dressé entre les deux sièges avant. Il questionne :

-Maman, t’as pris mon maillot sur le balcon ?

-Ben non, tu l’as mis hier pour la piscine. Et je pensais que tu t’en occupais.

-Mais non, maman !

Ça y est, il s’énerve.

-Je l’ai mis à sécher sur le balcon. Ce n’est pas vrai, il faut aller le chercher !

-Tu plaisantes j’espère. On est presque arrivé. On t’en achètera un autre là –bas. C’est tout.

-Non, moi c’est celui là que je veux.

Il se tait un instant.

La mère connaît son fils par cœur. Elle sait qu’il ne va pas lâcher le morceau aussi facilement. Elle se prépare mentalement.

-Il faut que je reste ferme. Surtout ne pas m’énerver, ne pas élever la voix.

Effectivement  Claude revient à la charge. Il a une idée géniale. Celle-ci va tout résoudre, c’est certain.

-On n'a qu’à appeler les voisins, leur demander d’escalader la rambarde du balcon, de passer ainsi de leur balcon sur le nôtre, de décrocher ce maillot de bain, à la valeur inestimable, de repasser au-dessus du vide d’un treizième étage, une bagatelle si on y pense, de prendre une enveloppe et de nous l’envoyer !

 Et voilà, le tour est joué, pas mal, non ?

-Non, mais ça va pas la tête ! Tu t’entends parler ? Tu entends les bêtises que tu dis ? Et tout ça pour un maillot de bain qui est resté  à sécher sur le balcon !

Allez, arrête ton cinéma !

 

        Derrière son volant,  Martine n’en croit pas ses oreilles. Mais elle ne désire pas intervenir. Elle a bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper d’un bout de lycra aussi joli soit–il.

 La bretelle de sortie d’autoroute  est annoncée sur un panneau. Dans trois kilomètres, fini  le calvaire.

-A chaque jour suffit sa peine, se dit-elle. Dans un mois il sera bien assez tôt pour faire le chemin retour. Et d’ici là, qui sait, ses ongles auront peut-être un peu repoussé...

 

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