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Klinefelter

     

Klinefelter  

      Aujourd’hui Bertrand est déterminé à se faire entendre, à se faire comprendre. Car il est fatigué, très las de devoir expliquer sans cesse les  mêmes choses sans que son problème ne trouve de solution.Mais il n’a pas l’habitude de s’imposer. Alors, pour se donner du courage, il parle tout seul à voix haute dans son salon  et imagine la scène.   J’emporterai quatre bandeaux. Je ne leur laisserai pas le temps de réagir. J’prendrai  comme ça d’office la direction de l’entretien. Carré, oui c’est ça ! Il faut que je sois carré. Il faut que je les bouscule un peu, que je les choque même. Pour cet après-midi, il a exigé la présence de l’équipe éducative au complet. Le proviseur sera là bien évidemment.Il a réglé sa montre sur treize heures trente. Et dès son arrivée au collège, il se placera derrière le grand bureau sur l’estrade.

 -Bonjour, placez ces bandeaux sur vos yeux, et installez-vous, l’un au premier rang, le second un peu plus loin et ainsi de suite s’il vous plait. Leur dira  Bertrand. Il leur parlera poliment mais fermement.Ils s’exécuteront, j’en suis sur tellement ils seront surpris. Dans la salle ils s’installeront comme de bons élèves, en silence, bouche bée, certainement intrigués par la mise en scène de cet entretien peu ordinaire.

 -Voilà, maintenant je sais que vous m’écoutez. Je sais que vous ne serez pas distraits par le beau cul de l’un ou par les gros lolos de l’autre.Un peu brutale comme approche, mais  au moins, ça les mettra sous pression et c’est mon but. Je n’ai pas l’habitude de parler comme ça mais quand il faut, il faut ! Mince c’est l’avenir de mon gamin de treize ans qui est en jeu ! J’n’ai pas le choix. Il faut que cette démonstration, que cet A plus B porte ses fruits.  

-Voilà messieurs dames, vous êtes dans la situation de mon gamin quand ses hormones décident de le malmener. Vous êtes dans la situation de Fabien quand sa maladie s’emballe et le déséquilibrent tellement   qu’il est très très mal.Pour vous donner une image plus parlante de ce qu’il ressent, je vous ai placés dans la situation de l’aveugle. Cet aveugle est dans une grande surface, dans un centre commercial. Il se concentre, s’applique pour ne pas perdre le Nord. Mais tout l’agresse, le bruit, le monde qui va et vient, les caddies qui le frôlent.

Pour étayer ses dires, Bertrand marchera sur l’estrade en bois. Ses souliers martèleront les planches bruyamment. Il shootera même dans la corbeille à papier, la fera heurter le panneau métallique du bureau. Peut être s’approchera t’il de la porte d’entrée pour l’ouvrir, patientera quelques secondes puis la refermera. Se demanderont-ils s’il est parti, s’il les a laissés dans le noir avec leur bandeau sur les yeux ? Il patientera  encore quelques secondes afin de voir naître sur leur visage l’angoisse. Alors seulement il reprendra. 

-Selon vous, que fait  cet aveugle volontaire mais perdu ? Il panique, tout comme vous le feriez à sa place.Qu’aimeriez vous que l’on fasse pour vous à cet instant ? Vous aimeriez que l’on vous prenne par la main, que l’on vous rassure, que l’on vous invite à vous reposer, le temps de reprendre vos esprits, vos moyens ?Vous aimeriez sans doute que l’on vous aide à sortir de votre bulle, bulle au combien légitime. Que l’on vous en sorte mais en douceur ?Qu’avez-vous fait jusqu’à présent devant la bulle de Fabien ? Malgré mes explications, vous avez décidé de le punir, de l’exclure de la classe puis du collège. Vous avez collé dans son dos l’étiquette « enfant difficile, enfant à problèmes. Vous avez même dit : « échec de la prise en charge.Dans la tête de mon gamin, c’est trop injuste. On lui dit « maladie orpheline. D’accord ! Pour  lui déjà le mot  Klinefelter est difficile à prononcer. Tout ce qu’il sait lui, c’est que de temps en temps il pète un câble, comme vous. Et il se voit exclu, brimé, rejeté.  Sa maladie est là, et il faudra faire avec jusqu’à ce que les chercheurs trouvent un traitement. Et ils en trouveront un, un jour certainement. Mais  en attendant, est ce que sa vie ne doit être que brimades, conflits et exclusions ? N’y a t’il pas au moins une petite partie de la situation dont il pourrait tirer profit ? Mais si bien-sur ! et il l’a vite compris parce qu’il n’est pas bête.  Le matin, sur le chemin de l’école, comme tout gamin de son âge, il lui arrive d’avoir envie d’aller vadrouiller ou d’aller traîner en ville plutôt que de venir s’installer entre les quatre  murs d’une salle de classe. Que décide-t-il alors ? Et bien, il décide de feindre une bulle, de simuler un pique hormonale. Il se fait mettre dehors. Et ça marche à tous les coups puisque, à chaque écart de conduite de sa part, vous répondez de la même mani-ère.C’est là que vous avez un problème :Distinguer le véritable épisode hormonal du faux.A ce stade de sa démonstration, Bertrand bloque un peu. Il ne sait quoi décider. Faire confiance à l’équipe pédagogique ? Les laisser mémoriser ce qu’ils ont ressenti lors de cet entretien, le stress et la réponse qu’ils auraient souhaité qu’on leur apporte pour les soulager ? Ou bien en remettre une couche et leur redire :Lorsque Fabien amorce une bulle, lorsque vous le sentez proche de péter un câble, ne cherchez même pas à savoir s’il simule ou s’il est mal. Prenez le par la main.  Proposez-lui d’aller se reposer sur la banquette de fond de salle. Dites-lui bien qu’il peut prendre tout son temps. Et que dès qu’il se sentira moins fatigué, moins heurté par le cours, il doit revenir s’installer parmi ses camarades et poursuivre avec le groupe. Il est douze heures quarante cinq. Bertrand ne décide pas de  ce que sera la fin de l’entretien. Il s’adaptera en fonction des réactions, en fonction de ce qu’il lira sur les visages.Une sonnerie de téléphone le tire de ses pensées. Il met  un instant avant de comprendre que ce n’est pas son téléphone portable qui sonne mais son téléphone fixe. Il décroche le combinent.A l’autre bout du téléphone, la voix grave du proviseur :-Monsieur Farbou, je suis désolé mais deux de nos professeurs sont malades. Nous devons repousser l’entretien de cet après-midi. Je vous recontacte dès que je peux, sans doute après les vacances scolaires.   

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